Sergueï Rachmaninov (1873-1943)

Composition : 1891 ; Révision : 1917
Dédié à Alexandre Siloti
Création du premier mouvement : le 17 mars 1892 par le compositeur au piano et par l’orchestre des étudiants du Conservatoire, sous la direction de Vassili Safonov. Version définitive donnée le 29 janvier 1919 à New York par l’Orchestre de la Société symphonique russe dirigé par Modest Altschuler.

  1. Vivace
  2. Andante cantabile
  3. Allegro vivace

Toute une génération en connaît le premier thème par cœur pour l’avoir entendu chaque semaine au générique de l’émission littéraire Apostrophes. Belle revanche pour un concerto longtemps boudé par le public qui, à en croire son auteur, lui préférait systématiquement les deuxième et troisième. Un opus 1 en dit long sur son auteur. C’est souvent un aboutissement et un point de départ, un ouvrage longuement mûri et une œuvre de jeunesse, un terme et une promesse. Précédé de maints essais et abandons, parfois de jolies pièces achevées, c’est l’affirmation de l’artiste qui se sent prêt à inscrire sa création dans la durée par l’ouverture de son catalogue officiel. D’ailleurs, l’opus 1 de Rachmaninov n’est pas vraiment le premier concerto du musicien russe, car celui-ci avait entrepris l’écriture d’un autre ouvrage du même genre deux ans plus tôt. Ce n’est pas non plus son premier concerto achevé, car Rachmaninov a ressenti, bien des années plus tard, le besoin de le réviser. Mais une lettre du 20 juillet 1891 à la cousine Natalia Skalon en dit long sur les efforts fournis par son auteur pour mettre un terme à cette œuvre :

« J’ai finalement achevé le 6 juillet la composition et l’orchestration de mon concerto. J’aurais pu terminer plus tôt, mais j’ai vagabondé longtemps après le premier mouvement et je n’ai commencé les mouvements suivants que le 3 juillet. Donc, composition et orchestration des deux derniers mouvements en deux jours et demi. Tu peux t’imaginer le travail que cela représente. Je composais de cinq heures du matin à huit heures du soir ; par conséquent, après avoir achevé le morceau, je me suis trouvé très épuisé. »

Dès les premières mesures, il est une double affirmation dans le concerto, quand bien même serait-elle le fruit de sa révision. Affirmation symphonique avec la fanfare introductive, et affirmation pianistique avec l’entrée anticipée du soliste qui n’attend pas l’exposition orchestrale habituelle. Il est vrai que le modèle de la double exposition thématique a été souvent malmené, et que Rachmaninov, encore élève au conservatoire, a vraisemblablement suivi le conseil de ses maîtres en s’appuyant sur l’étude d’une œuvre du répertoire, et plus précisément sur l’étude du concerto de Grieg que Rachmaninov a souvent entendu sous les doigts de son cousin Alexandre Siloti. Affirmation double aussi dans la mesure où ce sont à la fois le pianiste et le compositeur qui s’y expriment ; s’appropriant rapidement la ligne mélodique principale, le soliste semble en effet plus intéressé par la couleur instrumentale que par le thème lui-même. Ainsi les motifs s’enchaînent, moins opposés par leurs dessins que par leurs idiomes pianistiques, servant le lyrisme de l’un ou la légèreté virevoltante de l’autre. Du côté de l’orchestre, les détails séduisants sont nombreux, tel un bref solo de violon avant la cadence du premier mouvement. Dans l’Andante, le motif inaugural de cor paraît surgi Vivace précédent ; assurant la transition, il prépare également la seconde idée du finale et, par sa courbe mélodique, devient le fil conducteur de l’ensemble. L’Allegro vivace est alors un véritable feu d’artifice, passant d’un motif à l’autre à une vitesse inouïe, parfois même à la mesure. Un soudain assombrissement, provoqué par des accords quasi wagnériens – on ne peut manquer de se rappeler Le Crépuscule des Dieux –, introduit un Andante ma non troppo plus lyrique – et moins funèbre que la marche funèbre de Siegfried –, servant de partie centrale en imposant sa tonalité de mi bémol majeur inattendue car bien loin du ton de fa dièse mineur initial. Si un opus 1 est un aboutissement, le Premier concerto de Rachmaninov révèle un métier sûr, bien qu’on puisse y deviner une alternance de fébrilité et de doute qui caractérisera bientôt le travail créateur, et poussera le compositeur à retoucher ses partitions comme s’il n’était pas persuadé de leur achèvement. Si le Directeur du Conservatoire a reconnu la réussite de l’élève, la critique a souvent été bien tiède, admettant les qualités de l’œuvre tout en déplorant le manque d’originalité. Mais que ce soit dans ce concerto, dans l’opéra Aleko conçu en quelques jours pour clore les études, ou dans le célébrissime Prélude en ut dièse mineur, la musique de Rachmaninov s’impose par son élan passionné, subtil combinaison de tristesse et de volupté, parfois rehaussé de quelques touches espiègles. Et l’auditeur d’y apprécier le romantisme propre à Rachmaninov, faisant de ce premier opus l’ouverture naturelle de son catalogue.

François-Gildas TUAL