Johannes Brahms (1833-1897)

Composé entre 1878 et 1881, dédié au pianiste et compositeur Eduard Marxsen, et créé en novembre 1881 à Budapest, sous la direction de Sándor Erkel, avec le compositeur au piano.

- Allegro non troppo
- Allegro appassionato
- Andante
- Allegretto grazioso

Avec des chefs comme Berlioz, Mendelssohn et Liszt, des pianistes comme Chopin et Liszt (toujours lui), et Paganini et Joachim pour violonistes, le romantisme a chéri les musiciens capables de briller à la fois comme interprètes et comme compositeurs. Sans pouvoir rivaliser avec les plus grands virtuoses de son temps, Brahms fut aussi un excellent pianiste. Un pianiste dont le jeu était, à en croire ses auditeurs, très différent de celui de ses contemporains. D'où ses propres œuvres privilégiant les imbrications somptueuses d’un contrepoint très dense, demandant une main gauche aussi puissante qu’agile, mais peut-être moins exigeantes que le piano de Chopin ou de Liszt du point de vue des déplacements et de la rapidité digitale.

Entamant son éducation à Hambourg sous les soins du vieux maître Otto Friedrich Willibald Cossel, Brahms aurait pu aussi être violoniste. Jeune, il suivait régulièrement son père pour animer les bals publics et les danses dans les tavernes de matelots de la ville hanséatique. Mais c’est auprès du pianiste Eduard Marxsen (1806-1887), futur dédicataire du second concerto, que Brahms poursuivit sa formation. Si l’on connaît mal les diverses œuvres, sonates, thèmes et variations, romances et autres rondos brillants de Marxsen, on sait que l’élève a toujours eu beaucoup d’estime pour son professeur. Et c’est donc en tant qu’accompagnateur du jeune violoniste hongrois Remenyi que Brahms entreprit sa double carrière d’interprète et de compositeur, double carrière sans laquelle une grande part de son œuvre pianistique n’aurait sans doute jamais vu le jour. « Ce sont deux choses différentes », expliquait Brahms quant à son concerto pour violon, « que d’écrire pour des instruments dont on n’a qu’une vue sommaire de la spécificité, et qu’on entend seulement en esprit – ou pour un instrument qu’on connaît parfaitement, comme moi le piano, où je sais très bien ce que j’écris et pourquoi je l’écris ainsi et pas autrement. »

A propos de sa deuxième symphonie de 1877, Brahms a parlé d’une « petite symphonie gaie, tout à fait innocente » ; évoquant le concerto pour violon de l’année suivante, il a expliqué avoir troqué ses deux mouvements centraux contre un « pauvre Adagio. » Modestie ou ironie de la part d’un musicien peu sûr de lui ? Annonçant son second concerto pour piano, il écrit à Elisabeth von Herzogenberg : « Je veux vous raconter que je viens de composer un tout petit concerto pour piano, avec un tout petit scherzo plein de tendresse. » Ce concerto découvrit justement son scherzo parmi les parties délaissées du concerto pour violon, et emprunta peut-être à ce dernier l’idée du violoncelle solo, souvenir probable du motif de hautbois dans le concerto précédent. Mettons de côté l’idée de petitesse dans un ouvrage qui dure plus de quarante minutes, et intéressons-nous au mouvement lent en question : une longue mélodie annonciatrice du poignant Immer leiser wird mein Schlummer (Toujours plus doux devient mon sommeil), puis une brève référence, par la clarinette, au Lied de 1878, Todessehen (Aspiration à la mort). Rien d’innocent donc. Quant au scherzo déjà évoqué, dans un mineur plutôt funèbre, il est terriblement appassionato avec, dans son trio central, un thème sans âge… Entre débordement et retenue, cette page est pareille à ces mers qui s’agitent brusquement et se calment tout aussi soudainement, se mouvant au rythme des vents tournants. Sauf que la musique se soumet aux sentiments changeants… Quelque chose de bien étrange pour un scherzo qui se prétend si petit.

Sa signification serait alors à chercher du côté des paysages et des rêves de l’ancien conte allemand, du moins si l’on en croit, dès les premières mesures de l’œuvre, les premiers appels de cors semblant surgis de sombres et mystérieuses forêts. Prenant la parole aussitôt, le piano n’est qu’un écho, puis peu à peu sort de la brume, se rapproche et assume pleinement son titre de soliste.

Créé en public à Budapest sous la direction de Sándor Erkel, le second concerto pour piano a réussi là où le premier semble avoir initialement échoué, triomphant presque partout malgré la résistance persistante de Leipzig. Sans doute parce que, piochant dans l’esprit le plus authentiquement allemand, séduisant par ses vestiges de valses et ses accents tsiganes dans son finale, il a réussi à trouver l’équilibre entre les tendances exhibitionnistes d’un genre et les désirs plus personnels de son auteur. En mêlant la nostalgie et l’humour, la gravité et le divertissement d’une troublante façon.

François-Gildas TUAL

Nomenclature orchestrale :
2 flûtes dont 1 piccolo – 2 hautbois – 2 clarinettes – 2 bassons – 4 cors – 2 trompettes – timbales - cordes

Durée approximative : 45 minutes

Dernière exécution à Monte-Carlo : 30 septembre 2001, Salle des Princes du Grimaldi Forum, Gerhard Oppitz piano