Sergueï Prokofiev (1891-1953)

Composé en 1935 et créé à Madrid, par l'Orchestre Symphonique,  le 1er décembre de la même année, par Robert Soetens, son commanditaire.

- Allegro moderato
- Andante assai
- Allegro, ben marcato

La destinée et l'évolution de Prokofiev sont très différentes de celles de Stravinsky, génie protéiforme. Quittant la Russie en 1918, Prokofiev affirme d'abord un langage révolutionnaire d'une grande âpreté rythmique et harmonique (Symphonies n° 2, 3 et 4) qui s'inscrit dans les esthétiques symbolistes et futuristes. Egalement en 1918, il commence la composition de L'Amour des trois oranges sur une pièce de Gozzi. Il avait été captivé par le côté clownesque, les éléments surnaturels, et l'absurdité de l'histoire, qui convenaient à merveille à sa verve caustique, et son caractère farceur. D'ailleurs, le théâtre exercera, tout au long de sa vie, une influence constante sur le compositeur. Comme Hindemith, on décèle chez Prokofiev le côté "Motorik", que lui-même appelle allure "toccata". Mais cet aspect "avancé" de l'art de Prokofiev est contrebalancé par deux autres tendances importantes qui appartiennent au Prokofiev de toujours (et non seulement à celui d'après 1932) : le classicisme et le lyrisme. Après quinze années d'émigration, aux Etats-Unis et à Paris, entrecoupées de retours en Union Soviétique pour garder le contact, Prokofiev se réinstalle définitivement dans son pays natal. Dès lors, son style musical s'aplanit. La tonalité et le folklore font leur retour. Prokofiev n'abandonnera jamais le côté mordant, caustique, qui sont la marque même de sa griffe personnelle, parallèlement à son sens aigu de la couleur orchestrale et de la structure, ainsi qu'un don lyrique affirmé. Il donnera le meilleur de lui-même dans ses oeuvres pianistiques, concertantes et chorégraphiques (il avait rencontré Diaghilev à Londres en 1914).

Le Concerto pour violon n°2, est écrit pour honorer une commande passée par le violoniste franco-belge, Robert Soetens. La genèse de l'œuvre reflète, selon Prokofiev lui-même : "La vie de nomade que doit mener un concertiste." On peut parler de partition cosmopolitaine dans la mesure où le thème principal du premier mouvement lui fut inspiré à Paris, le second à Voronej (Russie), alors que l'instrumentation (l'œuvre fut pensée au départ comme sonate violon/piano) fut achevée à Bakou. La création eut lieu à Madrid le 1er décembre 1935, lors d'une tournée espagnole.

Contemporain de Roméo et Juliette, opus 64, le Concerto pour violon en sol mineur, l'est également du Concerto à la mémoire d'un ange de Berg.

- L'Allegro moderato s'ouvre sur une phrase méditative au violon seul, sans accompagnement (thème principal du mouvement) ; thème qui demeurera dans son intégralité, en arrière plan tout au long du mouvement. Cette magnifique première phrase met déjà en valeur le principe mélodique qui domine la partition. C'est l'illustration de la "nouvelle simplicité" du compositeur proclamée en 1934 : [être] "compréhensible sans pour autant tomber dans l'artisanal ou le vulgaire." Après exposition de ce chant a cappella, le violon se lance dans des traits virtuoses jusqu'au second thème, qui apparaît telle une sublime cantilène aux modulations subtiles. La partie centrale est bâtie sur les deux thèmes selon une magistrale science orchestrale. La réexposition débute aux cordes graves seules. Dans la coda, le soliste martèle de grands accords avant de conclure en pizzicatos.

- Andante assai

C'est une des pages les plus généreusement mélodiques écrites par Prokofiev. Le chant du violon superpose son rythme binaire sur les triolets de l'accompagnement, produisant un effet quasi imperceptible d'instabilité. S'ensuit alors un dialogue éthéré entre le soliste et la flûte dans l'aigu de son registre. Les harmonies se font de plus en plus complexes, tout en conservant une finesse d'écriture qui évite toute rupture du flux musical. C'est le cor qui conclut l'Andante par la reprise textuelle du thème

- Allegro, ben marcato

Curieusement, alors que les mouvements I et II se succèdent dans un esprit unitaire, accalmie générale qui n'est pas de l'immobilisme, mais une sorte d'intériorité bien gérée, et une économie de contrastes, ce 3° mouvement déferle avec une brutalité inattendue ; sorte de cassure dans le flux instauré jusque là. Revoilà le Prokofiev des années 20 avec son esprit mordant, son dynamisme déroutant et grimaçant... nous avions bien précisé qu'il n'y avait en réalité aucune dichotomie entre "l'avant" et "l'après" 1932 !!! De forme rondo, le thème présente une grande rugosité rythmique et harmonique, renforcée par l'introduction de castagnettes. Ici, toute trace de lyrisme est effacée au profit d'une certaine violence, qui n'est qu'extériorisation de prodigieuses forces vitales. Nous sommes indéniablement plus proche de L'Amour des trois oranges (1919) que du contemporain Roméo et Juliette. Il n'empêche que ce contraste, aussi saisissant soit-il, et, sans doute en raison de sa parfaite réussite stylistique, ne rompt pas l'unité de l'œuvre. Elle introduit une couleur violente sur la toile de Prokofiev, mais pour autant n'en appartient pas moins à sa palette la plus personnelle, singulière : ce Prokofiev profondément original qui en fait un des plus grands compositeurs de son temps.

Alice Blot.

Nomenclature orchestrale :
2 flûtes - 2 hautbois - 2 clarinettes - 2 bassons - 2 cors - 2 trompettes- percussion - cordes

Durée approximative : 26 minutes

Dernière exécution à Monte-Carlo : 25 juillet 2001 – Cour d'Honneur du Palais Princier – Nikolaj Znaider, violon