Johannes Brahms (1833-1897)

Publication de la version originale pour piano et orchestration : 1880

Des Vingt et une Danses hongroises de Brahms, la plus célèbre est assurément la cinquième, au rythme de laquelle Charlie Chaplin barbier rasait le dictateur. Mais on peut se demander ce que font de telles pièces dans le catalogue d’un Allemand du Nord. Si Brahms a entrepris sa formation sous les soins du vieux maître Otto Friedrich Willibald Cossel, et si c’est en tant que violoniste qu’il a suivi son père pour accompagner les bals publics et les danses dans les tavernes de matelots de la ville hanséatique, c’est en tant que pianiste qu’il a accompagné le jeune violoniste hongrois Eduard Remenyi, et qu’il a commencé sa double carrière d’interprète et de compositeur. Czardás, kalákás et autres rythmes populaires constituaient une bonne partie de leur répertoire, le violoniste n’hésitant pas à truffer les cadences de concertos de Mozart de toutes sortes de tournures tziganes. Et c’est ainsi que Brahms, au cours de sa tournée avec le violoniste, a entrepris d’écrire des danses, profitant notamment des thèmes que lui jouait son partenaire. Entre 1852 et 1867, il en a achevé une dizaine, destinées au piano à quatre mains puis adaptées pour certaines à l’orchestre ou au piano à deux mains. D’autres versions se sont imposées au concert, à commencer par celle de Joseph Joachim, l’un des meilleurs violonistes de son temps, pour son instrument naturellement. On devine quelle a été la joie de l’éditeur Simrock quand Brahms, entretemps reparti en tournée avec Joachim cette fois, lui a proposé un second recueil de onze danses supplémentaires. Cette nouvelle livraison a été publiée en 1880 en deux cahiers de six et cinq pièces. Brahms n’ayant orchestré que trois des danses éditées onze ans plus tôt, Anton Dvořak, déjà auteur de Danses slaves, s’est alors saisi des cinq dernières, non sans s’être assuré de l’aval du compositeur. En quelques jours seulement, du 29 octobre au 6 novembre 1880, il est parvenu à achever sa partition, qui a accru encore la diffusion des danses de Brahms, désormais dans les milieux symphoniques.

Les danses étaient propices à de telles appropriations car elles n’étaient pas, selon Brahms, des œuvres originales ; dépourvues de numéro, d’opus, elles étaient des adaptations, et peu d’entre elles recouraient en fait à des thèmes entièrement nouveaux. Brahms et Dvořak n’ont pas été les premiers à s’intéresser à la musique hongroise. Pensons à Josef Haydn avec ses rondos alla zingarese, à Franz Schubert avec ses délicates Mélodies hongroises, ou à Hector Berlioz et à Franz Liszt, ce dernier hongrois lui-même, et tous deux s’inspirant de la Marche de Rakóczi, l’un pour un improbable voyage faustien en Europe centrale, l’autre dans ses irrésistibles Rhapsodies. Au point qu’on pourrait y voir une véritable mode, entretenue par les ensembles tziganes qui parcourent l’Europe. Mais ces danses ne reposent pas sur un authentique folklore. Plus tard, Bartók distinguera la musique populaire d’un répertoire né au dix-neuvième siècle, propagé par ces ensembles et généralement inventé par des « hongrois de la classe moyenne supérieure ». Dans les Danses de Brahms, on retrouve donc des thèmes de son camarade Remenyi, emprunts lui ayant valu d’être accusé de plagiat. Mais plus que des thèmes, c’est bien le ton populaire qui domine. Ainsi, les équilibres d’une forme tripartite n’effacent pas le caractère rhapsodique des ouvrages tant les idées s’y succèdent librement, quasi improvisation au fil de l’inspiration ou du récit. Rien de plus typique que les czardás aux motifs opposés : lassu (tactile), lent et en mineur, et frisska (habilement), beaucoup plus rapide. Au début de la dix-septième danse, les tournures répétitives s’habillent, dans l’orchestration de Dvořak, de toutes sortes de couleurs, renforçant la confrontation des idées. Dans la dix-huitième, c’est une sorte de course ininterrompue que ponctuent les tutti rehaussés de percussions. La dix-neuvième est quasi cyclothymique dans sa façon de décliner ses humeurs, tantôt sautillante à souhait, tantôt plus nostalgique, presque avec lourdeur, jouant des contrastes de masse, de timbre, de dynamique et de tempo. Ensemble, les cinq mélodies forment un véritable petit cycle parachevé par un véritable tourbillon, et d’où se dégage l’admiration de Brahms pour ces humbles choses qui contiennent tout l’esprit d’une nation.

François-Gildas TUAL