Maurice Ravel (1875-1937)

Suite n°1 (NocturneInterlude Danse guerrière)
Suite n°2 (Lever du jour Pantomime Danse générale)

Si avec Fauré et Debussy, Ravel partage la gloire d'avoir "fait" la musique française du premier tiers du XXe siècle, Ravel ne marque pourtant que faiblement les musiciens qui lui succèdent. Ravel est une personnalité unique et complexe, et toute comparaison avec un autre musicien ne saurait qu'être artificielle. Du classique, Ravel possède le goût pour la perfection de la forme et de l'écriture. Novateur confirmé, il n'en est pas pour autant un révolutionnaire. C'est Jankélévitch qui, le premier, discerna chez Ravel, ce goût prononcé pour la gageure, pour le pari, pour le jeu dont on invente soi-même les règles, et que par conséquent on se doit de gagner.

Concernant "Daphnis et Chloé", qui, mieux que Ravel peut nous en parler ? :

"Daphnis et Chloé", symphonie chorégraphique en trois parties, me fut commandée par le directeur des Ballets russes, M. Serge de Diaghilev. L'argument en est de Michel Fokine, pour lors chorégraphe de la célèbre troupe. Mon intention en l'écrivant était de composer une vaste fresque musicale, moins soucieuse d'archaïsme que de fidélité à la Grèce de mes rêves qui s'apparente assez volontiers à celle qu'ont imaginée et dépeinte les artistes français de la fin du XVIIIème siècle. L'œuvre est construite symphoniquement selon un plan tonal très rigoureux, au moyen d'un petit nombre de motifs dont les développements assurent l'homogénéité symphonique de l'ouvrage. Ebauché en 1907 [en fait Ravel se trompe de deux ans, il n'entreprit son ballet qu'en 1909], Daphnis fut plusieurs fois remis sur le métier et notamment le finale. L'œuvre a paru d'abord aux Ballets russes, elle est aujourd'hui au répertoire de l'Opéra."

L'initiateur de l'œuvre est Michel Fokine qui, dès 1904, propose à la direction des théâtres municipaux de Saint-Pétersbourg l'argument d'un ballet tiré d'un roman datant du IIe siècle après J.-C., du Grec Longus : Les Amours de Daphnis et Chloé. Après une fin de non recevoir, Fokine, alors établi à Paris, renouvelle sa démarche auprès de Diaghilev qui commande la musique à Ravel.

La composition de cette partition, la plus longue de tout l'œuvre du musicien, demanda trois années ; trois années qu'expliquent non seulement d'exceptionnels efforts d'écriture, mais également de problèmes extra musicaux (les danseurs, notamment, sont déconcertés, voir découragés par les difficultés de la partition !). Période pendant laquelle Ravel écrira une première Suite à partir des fragments du ballet.

La première représentation du ballet a lieu au Châtelet, le 8 juin 1912, sur une mise en scène de Fokine, des décors et costumes de Bakst et la direction musicale de Pierre Monteux.

Si Ravel tenait ce ballet pour son chef-d'œuvre, le musicologue Roland Manuel considérait Daphnis comme "une symphonie en la" ; opinion partagée par Diaghilev pour qui l'ensemble est toujours resté plus "symphonique" que "chorégraphique". Quant à Durand, éditeur de la partition et fervent admirateur de la partition, il témoigne des difficultés rencontrées pour monter l'œuvre :

"Tout était prêt pour mettre l'œuvre en répétition au Châtelet, on m'annonça la venue, à mon bureau, de M. de Diaghilev […]. M. de Diaghilev me fit entendre que l'œuvre ne lui donnait pas entière satisfaction et qu'il hésitait à poursuivre son projet. J'employai ma dialectique à faire revenir M. de Diaghilev sur la première impression […]. M. de Diaghilev, après avoir réfléchi, me dit simplement : "Je monterai "Daphnis" […]

L'œuvre déclencha une querelle médiatique plus proche du règlement de comptes que de la critique musicale.

Parmi les "défenseurs" de Daphnis figure Willy (mari de Colette) :

 "Une manière de miracle, une sensation absolument  inconnue. La musique ne nous a pas encore livré ses plus précieux secrets et ses plus rares confidences. Ravel est peut-être le musicien qui a poussé le plus loin l'étude de ses mystères : il revient du pays de l'inconnaissable, chargé d'incomparables trésors […]. Il faut à tout jamais abandonner l'espoir de faire jouer pareille musique en dehors de la scène."

Bavardage ébaubi de peu de consolation, et qui de plus allait rapidement être démenti. A partir du manuscrit original, Ravel écrivit deux Suites d'orchestre, n°1 et n°2 (cf. infra ), en trois volets chacune, synthèse des dons ravéliens ; deux Suites emblématiques de l'orchestre moderne, "piliers" du répertoire symphonique début XXe, dont Stravinski affirmait qu'il s'agissait de "l'une des plus belles pages de la musique française"..   

La Suite n°1 (NocturneInterlude Danse guerrière), fut donnée en première audition, le 2 avril 1911, au Châtelet, par l'orchestre Colonne que dirigeait Gabriel Pierné. 

La Suite n°2 (Lever du jour Pantomime Danse générale), date de 1913. Les orchestrations des deux Suites sont identiques à celle du Ballet intégral, à l'exception du Nocturne de la Suite n°1 (qui peut également être interprété par un chœur a capella).

Nombreux sont ceux qui, par un "raccourci" malheureux, assimilent encore les noms de Ravel et de Debussy. Il convient donc de préciser que, hormis un attachement commun à César Franck, leurs esthétiques respectives sont radicalement opposées. Si Debussy ne se lasse pas de décanter un univers définitivement brumeux, Ravel part d'une musique laborieusement épurée pour aller à la découverte d'une clarté idéale, quasi fantasmée.

A la fois typiquement français et étonnamment universel, Maurice Ravel est l'exemple parfait de l'artiste qui n'a jamais renoncé au souci du métier de l'artisan et du "compagnon" visant à la "maîtrise".

Laissons à Schönberg le mot de la fin : "Il y a encore beaucoup de bonne musique à écrire en ut majeur.

Alice Blot

Nomenclature orchestrale :
2 flûtes, 1 piccolo, 1 flûte en sol, 2 hautbois, 1 cor anglais, 2 clarinettes, 1 petite clarinette, 1 clarinette basse, 3 bassons, 1 contrebasson, 4 cors, 4 trompettes, 3 trombones, 1 tuba, timbales, percussions, 1 célesta, 2 harpes et cordes.