Jean-Féry REBEL (1666-1747)

La famille des Rebel illustre ce que furent ces grandes dynasties de musiciens aux XVII et XVIIIeme siècle en France : un service musical entièrement voué au Roi, transmis de génération. Le père, Jean Rebel est chanteur à la Chapelle royale lorsque naît Jean-Féry. Celui-ci deviendra l'un des quatre sous-maîtres de la Chapelle, (tandis que sa sœur aînée, Anne-Renée, chanteuse épousera le grand Michel-Richard de Lalande), puis transmettra cette charge à son fils aîné, François, le plus illustre musicien de la famille, nommé dès 1734 à la tête du Concert Spirituel, puis, maître de musique à l'Académie royale, et enfin, de 1743 à 1753, inspecteur de ladite Académie.

Seize ans après avoir « dirigé » l'opéra-ballet Les Eléments des compositeurs Destouches et de Lalande (1721), c'est au tour de Rebel d'écrire une partition sur la Création, mais dans une optique totalement différente. Réitérant ce qu'il avait engagé avec son Caprice pour violon (1707), il libère sa musique de tout argument littéraire, la considérant « pour et en elle-même », innovation considérable dans la France d'alors où, se plaçant dans la perspective directe de Jean-Philippe Rameau, il fait un pas décisif vers la musique pure...

Les Eléments , « Symphonie de danse » dédiée au prince de Carignan, est créée par son auteur à l'Académie royale de musique, en 1737 (1). Initialement, la partition se compose de neuf mouvements (2), auxquels viendra s'agréger un prologue indépendant : Le Chaos. Cette page incroyable, totalement visionnaire s'ouvre sur un cluster impliquant toutes les notes de la gamme de ré mineur...(3)..Dans l'Avertissement, Rebel reconnaît s'être « asservi aux conventions les plus reçues » :

La basse exprime la Terre par des notes liées ensemble et qui se jouent par secousses ; les flûtes par des traits de chant qui montent et qui descendent le cours et le murmure de l'Eau ; L'Air est peint par des tenues suivies de cadences que forment les petites flûtes. Enfin les violons par des traits vifs et brillants représentent l'activité du Feu...Et, de fait, durant les quelques six minutes de musique se succèdent sept parties, « sept chaos » correspondant aux sept jours de la Création. Chaque « chaos » possède sa tonalité : ré mineur, si b majeur, fa mineur, sol mineur, la mineur, si mineur, ré majeur. L'enchaînement de ces tonalités qui ne sont pas des tons voisins et dont le passage de l'une à l'autre exigerait [en regard de l'écriture de l'époque] un long processus modulatoire que sa brièveté exclue....Le passage d'un ton à l'autre est donc abrupt créant cette impression de générale d'univers bancal (un peu comme lorsqu'on manque une marche...). Les quatre éléments apparaissent successivement, seul ou combinés. Tous sont présents du deuxième au septième chaos (seul e quatrième ne fait apparaître que l'Eau)...

Ainsi en est-il de certains compositeurs que la postérité a laissé sur le bord de la route ou ne retient qu'en fonction d'une seule œuvre ; œuvre dont le potentiel intrinsèque est si dense qu'il s'inscrit, de fait, dans l'histoire de la musique, avec un grand H !

Alice BLOT

(1) L'orchestre se répartit en « petit-choeur » (continuo + les meilleurs instrumentistes (4 dessus de violon, 4 basses de violon, 1 contrebasse) et le « grand-choeur » (12 dessus de violon, 5 hautes-contre et tailles, 8 basses de violon, 1 contrebasse, 5 ou 6 flûtes et hautbois, 4 à 5 bassons, cuivres et timbales étant joués par les « plus capables »

(2) Loure I – Chaconne – Ramage – Rossignols – Loure II – Tambourins I et II – Sicilienne – Air pour l'Amour - Caprice

( 3) « J'ai osé entreprendre de joindre à l'idée de la confusion des éléments celle de la confusion de l'harmonie. J'ai hasardé de faire entendre d'abord tous les sons mêlés ensemble, ou plutôt toutes les notes de l'octave réunies dans un seul son....#