Serge PROKOFIEV (1891-1953)

Suite n°2, opus 64 ter

I – Les Montaigus et les Capulets
II - Juliette jeune fille
III – Frère Laurent
IV - Danse
V - Roméo et Juliette avant de se quitter
VI - Danse des jeunes filles antillaises
VII - Roméo au tombeau de Juliette

L'Art de Prokofiev, celui d'un pur extraverti, engendre un besoin impératif de la scène et la nécessité de prolonger la magie sonore par la théâtralité, donc le ballet. Composée en 1935, "Roméo et Juliette" est la première adaptation chorégraphique durable d'une pièce de Shakespeare. Fait qui n'est pas surprenant lorsque l'on sait que les œuvres de ce dernier occupaient une place privilégiée dans la culture soviétique de l'époque et que la démarche du compositeur est mue entièrement par un amour ravageur de la patrie russe.  Lorsque Prokofiev décide d'écrire deux suites orchestrales, dont nous entendrons ce soir huit extraits, sa préoccupation majeure fut de faire passer l'inspiration musicale avant l'inspiration dramatique, ce qui explique que l'enchaînement des morceaux ne suit pas la chronologie du récit.  Sa conception symphonique de la musique de ballet révèle une exceptionnelle richesse thématique : la personnalité, les pensées, qui caractérisent chacun des protagonistes, font l'objet d'un thème caractéristique, sorte de leitmotiv parcourant toute la partition.  Roméo apparaît sous les traits d'un jeune homme romantique et pensif ; Juliette, ceux d'une adolescente espiègle (elle n'a que 14 ans !), à qui la musique capricieuse de Prokofiev convient parfaitement. L'orchestration est extrêmement brillante et imaginative, la couleur spécifique de chaque instrument étant un souci primordial chez Prokofiev.  Quant à la ligne mélodique, elle demeure séduisante, brusquée parfois par une harmonie agressive qui exprime les perturbations scéniques.

N°1 – Les Montaigus et les Capulets
Débutant par un austère prélude, qui traduit parfaitement la rivalité des deux familles, cette introduction fait place à une danse pesante, bâtie sur un lourd rythme pointé.  L'arrogance qui s'en dégage connaîtra son apogée avec l'apparition du second thème aux cuivres (thème de Tybalt).  Viendra alors l'apaisement (Moderato tranquillo) : c'est la danse de Juliette avec Pâris, fiancé que lui a choisi sa famille.  Cet intermède dominé par les flûtes et les hautbois signifierait-il la réconciliation acquise aux prix de la mort des deux amants ?... Avec le premier thème revient la fougue de la bataille : celle de la Passion face au Destin.

N°2- Juliette jeune fille
Egalement extraite du second tableau du premier acte, page délicieuse et pleine de fraîcheur, de vivacité sautillante, mais également de douceur lyrique, surtout dans la partie centrale (flûtes et clarinettes).

N°3 - Frère Laurent
Dans une gravité moelleuse et apaisante, le portrait sonore du moine fait sentir sa bonté spiritualisée.  Ces genres d'esthétique et de personnage s'avèrent bien rares chez Prokofiev ; la réussite est d'autant plus remarquable.

N°4 - Danse
C'est un "Vivace" à deux temps dans lequel le hautbois-solo déroule une mélodie capricieuse, soutenue par les cordes, la harpe et le piano.  Une orchestration particulièrement limpide laissera les bois rejoindre le soliste, avant une dispersion progressive des instruments ; lente extinction sonore pleine de mystère et source d'inquiétude.

N°5 – Roméo et Juliette avant de se quitter
Dernière rencontre entre Roméo et Juliette avant leur séparation : cette scène est le cœur de la partition. Annonciateur de l’imminent lever du jour, de l’aube ultime, se détache à la flûte le chant de l’alouette. En milieu de mouvement se fait entendre un poignant solo d’alto, inspiré du thème de l’amour de Roméo. La section se conclut sur une sombre évocation musicale : celle de la potion anesthésiante qu’utilisera Juliette pour feindre la mort…       

N°6 - Danse des jeunes filles antillaises
Danse d'allure modérée, ces pages possèdent une sensualité exotique engendrée par de nombreux frottements chromatiques.  Musique évocatrice et suave qui éclaircit brièvement le drame.

N°7 - Roméo au tombeau de Juliette
Il s'agit en fait de l'avant-dernier numéro du Ballet et de l'enterrement de Juliette... De déchirantes lamentations engendrent bientôt un drame réel, Roméo absorbe le poison... Des réminiscences de "la Danse d'Amour" semblent réunir Roméo et Juliette dans une mort commune... mais Juliette n'est qu'endormie : des coups de timbales ponctuent l'irréparable.

Suite n°1, opus 64bis :

II – Scène
V – Les Masques
VII – La Mort de Tybalt

N°2Scène
Courte pièce qui correspond au n°3 de l’acte I du ballet, La rue s’éveille, son thème syncopé est d’une grande simplicité : dialogue intime et apaisé entre le basson (dans son registre aigu), le violon solo et autres violons de l’orchestre.   

N°5 – Les Masques
Il s'agit de la scène suivante du ballet (Roméo et Juliette masqués), brève dans l'esprit d'un divertissement quelque peu énigmatique, comme il se doit.

N°7 – La Mort de Tybalt
Dernier numéro de la première suite, ce Finale imbrique trois scènes distinctes créant une tension croissante du discours musical : le combat de Tybalt et Mercutio, le combat de Roméo et Tybalt et enfin la mort de Tybalt, évolution d'un simple affrontement devenant duel et s'achevant sur une mort... Un "precipitato", habité d'un trait de cordes, d'accords de cuivres, dans le style de toccata, puis des fameux quinze coups symbolisant la mort de Tybalt, traduit musicalement cette sombre progression qui s'achève en une marche funèbre aussi rude que tragique.

Alice BLOT

Nomenclature orchestrale :
3 flûtes (la 3ème jouant aussi le piccolo) – 2 hautbois  - cor anglais – 3 clarinettes (la 3ème jouant aussi la clarinette basse)  – 2 bassons – contrebasson -  4 cors – 3 trompettes – 3 trombones – tuba – timbales - percussion – harpe – célesta – piano - cordes

Durée approximative : 38 minutes

Dernière exécution à Monte-Carlo : 10 août 1994 – Cour d'Honneur du Palais Princier – Yuri Temirkanov, direction