Henri Dutilleux (né en 1916)

Composé entre 2001 et 2002, dédié à Anne-Sophie Mutter
Commande de l’Orchestre Philharmonique de Londres
Créé le 28 avril 2002 au Royal Festival Hall de Londres, par Anne-Sophie Mutter et le London Philharmonic Orchestra, sous la direction de Kurt Masur

Le Vingtième fut le siècle des ismes ; à peine les flous de l’impressionnisme passés de mode vinrent les expériences bruitistes du futurisme, les cris et éclats de l’expressionnisme, les tentations surréalistes ou dadaïstes, les clusters de l’ultramodernisme ainsi que les séries du dodécaphonisme, sans oublier le néoclassicisme, le postromantisme et l’objectivisme. Bien sûr, une telle liste ne saurait être exhaustive ; les générations suivantes n’ont pas tardé à s’engouffrer à leur tour dans les méthodes et systèmes, n’abandonnant la généralisation sérielle que pour explorer les couleurs spectrales ou pour s’essayer aux circonvolutions temporelles du postmodernisme. Pourtant, à l’écart de ces mouvements se sont toujours imposées des figures indépendantes. Des compositeurs désireux de se frayer leur propre chemin, à l’écoute du monde mais refusant de se soumettre aux principes devenus trop collectifs. Dutilleux fit indéniablement partie de ceux-ci, forgeant son propre univers sonore et poétique ; un compositeur qui « réinvente son langage dans chaque œuvre », ainsi que le remarquait Anne-Sophie Mutter.

Fruit d’un vieux projet suscité par Paul Sacher, Sur le même accord pourrait être considéré comme le second concerto pour violon de Dutilleux après l’Arbre des songes, écrit à l’intention d’Isaac Stern dix-sept ans plus tôt. « Nocturne pour violon et orchestre », c’est aussi une nouvelle exploration du monde mystérieux de la nuit, vingt ans après l’achèvement des deux mouvements de Timbres, Espace, Mouvement d’après La nuit étoilée de Van Gogh. Anne-Sophie Mutter se souvient : « Le concerto qui m’a vraiment donné envie d’avoir une œuvre à moi était le concerto pour violoncelle de Dutilleux, Tout un monde lointain. J’ai été très impressionnée par ses couleurs sonores sublimes, sa merveilleuse écriture pour l’instrument à cordes soliste et sa belle tension entre lyrisme et éléments percutants, d’un rythme extrêmement raffiné. (…) je retrouve ces mêmes qualités dans Sur le même accord. » Et la créatrice du Nocturne raconte alors comment le compositeur lui a adressé successivement plusieurs conclusions différentes parce qu’il n’était jamais satisfait de la précédente, et la façon dont il connaissait sa partition dans le moindre détail : « Lors d’une répétition, il y eut une question sur les parties des seconds violons, il se leva aussitôt pour donner quatre ou cinq mesures de mémoire. »

Ainsi que le titre l’indique, Sur le même accord repose presque entièrement sur quelques notes arpégées énoncées dès le début par le violon. Les trois premières constituant un simple accord parfait, le matériau peut ainsi se révéler plus ou moins consonant ou dissonant, présenté horizontalement par le soliste avant d’être repris par l’orchestre, comme en écho dans le lointain, pour donner une impression de distance entre les différents instruments. A propos de sa relecture musicale de La Nuit étoilée, Dutilleux expliquait s’être efforcé « de créer une impression de large espace » par le « jeu des timbres opposant la famille des bois clairs, dans l’aigu, à la masse des cordes graves. » Il y a quelque chose d’un peu semblable dans le Nocturne. Quelque chose qui s’entend dès les premières mesures, dans la résonance des accords de l’orchestre. Leur extinction progressive dans le grave est comparable à un éloignement, alors que le violon affirme sa présence sur les devants de la scène. Bien qu’on ne puisse pas vraiment parler de concerto, Sur un même accord est alors tout entier bâti sur la confrontation de deux plans : le développement lyrique de la cellule initiale, et la façon dont celle-ci occupe l’accompagnement, à la fois discrète et obsédante. Parfois, quelques vents s’échappent de la toile de fond pour un bref trait, comme pour imiter le soliste. Plus rarement, l’orchestre passe au premier plan. Mais c’est bien à l’art du chant plutôt qu’à quelques principes de transformation thématique que le Nocturne se réfère, tout particulièrement dans la longue mélodie accompagnée qui succède au point culminant, alors que le motif principal vient de se briser de lui-même sur les harmoniques du violon.

François-Gildas Tual

Nomenclature orchestrale :
2 flûtes (la 1ère jouant aussi le piccolo), 2 hautbois, 2 clarinettes, clarinette basse, 2 bassons, 2 cors, 2 trompettes, 2 trombones, tuba, timbales, percussion, harpe, cordes

Durée approximative : 10 minutes

Dernière exécution à Monte-Carlo :
9 décembre 2012 Auditorium Rainier III – Lawrence Foster direction, David Lefèvre violon