Dimitri CHOSTAKOVITCH (1906-1975)

- Moderato. Allegro ma non troppo
- Allegretto
- Largo
- Allegro non troppo

Dans son ouvrage autobiographique, la cantatrice Galina Vichnievskaïa, proche de Chostakovitch, décrit l'homme comme : "fragile, sensible, vulnérable… […]". Et, plus loin, d'ajouter : "Quiconque écrit sur Chostakovitch doit être très prudent, ne pas faire de suppositions ; seulement la vérité, ce que nous savons cent pour cent. Moi, par exemple, j'ai du mal, et je l'ai bien connu pendant vingt ans !" C'est pourquoi, aborder la question des "rapports" de Chostakovitch avec le régime peut être source de graves malentendus. Si, adolescent, le compositeur pouvait croire que le but de son œuvre était "de contribuer de toutes les manières à l'édification de notre grand et merveilleux pays". La réalité des choses a tôt fait de saper son idéalisme. Le 28 janvier 1936, un article (non signé) paraît dans la Pravda, à propos de son second opéra, "Lady Macbeth de Mzensk". La critique est exceptionnellement sévère et la violence des propos menace l'existence même de son auteur. Considérée comme hautement subversive, l'œuvre est traitée de "chaos gauchiste et non de musique naturelle, à l'échelle humaine. On a sacrifié le talent d'écrire une bonne musique qui saurait transporter les masses à un formalisme laborieux et petit bourgeois, afin de créer une originalité forcée. On joue ici avec l'hermétisme, jeu qui pourrait mal finir". Pour Chostakovitch, il s'agit d'un véritable traumatisme. A tel point que son premier Concerto pour violon et orchestre et sa Quatrième Symphonie, pourtant achevés, ne seront révélés au public qu'en 1955 et 1961, en raison de leur langage assez âpre risquant d'attiser les foudres du Parti. Dans ses "Mémoires", il semble que ce soient des pressions, et non la peur, qui auraient poussé Chostakovitch à annuler leur création.

La Cinquième Symphonie est créée le 21 novembre 1937 à Leningrad, sous la direction d'Evgeni Mravinski. Ecrite en trois mois, elle est formée de quatre mouvements : Moderato. Allegro ma non troppo ; Allegretto ; Largo et un finale, Allegro non troppo. Chostakovitch donne l'impression de reconnaître sa "faute" et de se plier strictement aux diktats de l'Etat, car en exergue de la partition, il écrit : "réponse d'un artiste soviétique à de justes critiques". Des propos qui demeurent, encore aujourd'hui, partiellement énigmatiques. Amendement simulé ou non, la Cinquième Symphonie culmine dans les épisodes tragiques de son premier mouvement, comme dans son splendide Largo. Tout comme Mahler, la véritable dimension de Chostakovitch réside dans ses mouvements lents.

A l'heure où l'angoisse collective est à son apogée, la Cinquième Symphonie crée une nouvelle complicité avec le public qui perçoit son extrême tension émotionnelle. Le chef d'orchestre, Kurt Sanderling, rapporte lors d'un entretien avec Hans Bitterlich : "A la première exécution à Moscou, une quinzaine de jours après la création à Leningrad, l'assistance comprenait très bien le message de Chostakovitch. Dès le premier mouvement nous nous jetions des regards significatifs : serions-nous arrêtés après l'audition de cette symphonie, rien que pour le fait d'avoir écouté cette œuvre ?"  Exprimant parfaitement les sentiments du public, ce dernier prenait conscience de la profondeur du rejet et le refus du système "énoncés" par un artiste que le pouvoir avait pourtant "élu" comme l'un de ses fervents hérauts.

Chostakovitch avait noté dans son journal intime que le finale de la Cinquième Symphonie "était une tragédie sans issue". On peut aussi la qualifier de "Symphonie du refus".

L'ensemble de la partition est habité d'un pessimisme hanté par la mort. Le Scherzo du second mouvement (solo de violon dans le trio) n'a rien de joyeux. Il s'agit d'une parodie d'une méchanceté mordante, comme le signifie les "maladresses" harmoniques, volontaires dissonances. L'exultation du dernier mouvement doit être entendue comme une affirmation indocile de la personnalité, une victoire contre et non pour le régime. Cette symphonie, comme les quatorze autres, sont à double sens et doivent être prises comme la sévère dénonciation des horreurs perpétrées par le régime soviétique.

En 1976, Maxime Chostakovitch parle de son père : "Mon père ne travaillait pas au piano, mais comme il vivait, en se promenant, en mangeant, en parlant. Jamais il ne se cassait la tête sur le papier. Il écrivait très vite, alors que tout était inventé, composé en lui. C'était un réaliste, sans qualités extraordinaires. Un homme tout à fait normal, remplissant les tâches qui lui étaient imposées, indépendamment du temps qu'il faisait. S'il avait été mis dans des conditions idéales de température, il n'aurait rien écrit de tout cela. Il faut avoir vécu pour écrire ainsi, sinon il se serait contenté de dessiner des petites fleurs et aurait encore eu la paresse de le faire…"

Curieusement, l'Occident a mis du temps à admettre que le "très officiel" Chostakovitch était en fait une victime ; comme il a mis du temps à admettre qu'il était l'un des compositeurs majeurs du XXème siècle. Enigme de l'art !

Alice Blot

Nomenclature orchestrale :
2 flûtes, 1 piccolo, 2 hautbois, 2 clarinettes, 1 petite clarinette, 3 bassons (dont 1 contrebasson), 4 cors, 3 trompettes, 3 trombones, 1 tuba, timbales, percussions, piano et célesta, 2 harpes et cordes.