Anton Webern (1883-1945)

Composée en  1908. Créée le 4 novembre de la même année à Vienne, par le Tonkünstlerverein Orchester sous la direction du compositeur

« Révolutionnaire ? Certes, mais sans tapage et dans une incroyable discrétion. Radical ? Absolument, mais avec une sorte de naïveté hors du monde. Créant une musique qui s’éloignera peu à peu de la séduction immédiate pour arriver à la fascination d’une ascèse délibérée. La pureté – du langage -, de l’expression, de l’intention –, tel est le mot qui semble le mieux résumer le caractère d’une musique dépouillée, à l’évidence, mais riche de prolongements multiples. Pour moi, et pour bien d’autres musiciens, l’œuvre de Webern a été une pierre de touche essentielle, capitale, qui nous forçait, pour ainsi dire, à prendre parti, à nous révéler nous-mêmes. »
Pierre Boulez, Webern dans le siècle

En octobre 1999, Boulez redisait une fois encore combien l’élève de Schoenberg lui semblait tenir une place à part dans l’histoire de la musique du XXème siècle. Parce qu’il avait su se détourner des utilisations de la série ne consistant qu’à déterminer des hauteurs d’après quelques règles préétablies, Webern seul avait porté la « conscience d’une nouvelle dimension sonore. ». Et bien que Boulez confiât à Célestin Deliège en arriver à aimer chez Berg ce qu’il ne trouvait plus dans la perfection ascétique et dans le « dénuement le plus total » de Webern, jamais il ne se lassa de reprendre les œuvres de celui qui l’avait tant inspiré, demeurant sensible à des richesses plus profondément cachées et plus lentes à se donner. Ce qu’il avait annoncé des années plus tôt, rédigeant une notice sur Webern pour l’Encyclopédie Fasquelle : « Il se peut que la musique de Webern, tout comme la musique de Mallarmé, ne devienne jamais aussi "populaire" que celle de certains de ses contemporains ; elle gardera néanmoins une force d’exemple, une pureté dans l’exception, qui obligera toujours le musicien à prendre ses repères par rapport à elle, et cela d’une façon beaucoup plus aiguë que par rapport à tout autre musicien. »

Aboutissement et commencement à la fois, la Passacaille clôt les années d’études du jeune Webern auprès de Schoenberg, tout en ouvrant son catalogue pour s’imposer comme premier opus officiel. Aboutissement et commencement parce que l’emprunt à une vieille forme sert une pensée fondamentalement nouvelle. En 1906, Webern avait achevé une thèse de doctorat sur Heinrich Isaac, un musicien du XVIème siècle ; deux ans plus tard, la Passacaille ancre la musique webernienne dans les anciennes pratiques polyphoniques, et plus encore dans l’art du contrepoint. Peut-être le compositeur se souvient-il ici de la réelle admiration vouée par Schoenberg à Bach, ou d’une quatrième symphonie de Brahms dont l’impressionnant finale était lui-même une passacaille. Mais le principe de la basse obstinée est surtout une garantie d’unité ; l’ensemble repose sur un thème de huit notes qui paraîtrait fort simple si la quatrième (la bémol) n’était curieusement étrangère à la tonalité générale de mineur. De plus, le motif annonce les contours sériels en ne réutilisant une fois que sa première note (tonique), afin de se structurer plutôt sur les intervalles de secondes mineures, de secondes augmentées ou de tierces mineures. Du quasi niente à l’explosion paroxystique, ses métamorphoses successives sont alors prétextes à vingt-trois variations. Le total de vingt-quatre mouvements (en comptant le thème) étant assez habituel pour ce type d’exercice – pensons seulement à la célèbre follia de Corelli –, certaines parties sont clairement liées les unes aux autres afin de dessiner une grande forme symphonique, articulée autour d’un mouvement central en majeur plus lumineux et calme.

François-Gildas TUAL


Nomenclature orchestrale :
2 flûtes – piccolo - 2 hautbois – cor anglais -  2clarinettes – clarinette  basse - 2 bassons – contrebasson - 4 cors – 3 trompettes – 3 trombones – tuba – timbales – percussion – harpe - cordes

Durée approximative : 11 minutes

Dernière exécution à Monte-Carlo : 9 mars 1986 – Auditorium Rainier III – Gianluigi GELMETTI, direction