Maurice Ravel (1875-1937)

Composition : 1903
Dédicace : trois mouvements respectivement dédiés à Jeane [sic] Hatto, Mme René de Saint-Marceaux et Mme Sigismond Bardac.
Création : le 17 mai 1904 par Jeanne et l’orchestre de la Société nationale sous la direction d’Alfred Cortot

  1. Asie
  2. La Flûte enchantée
  3. L’Indifférent


Asie, Asie, Asie.
Vieux pays merveilleux des contes de nourrice
Où dort la fantaisie comme une impératrice,
En sa forêt tout emplie de mystère…
Tristan Klingsor, Shéhérazade

Quelques secondes augmentées suffisent à évoquer l’orient comme quelques fifres ou triangles la Turquie des janissaires. Un orient rêvé, souvent aussi peu réaliste que situé sur une carte, mais une merveilleuse invitation au voyage. Certes, les expositions universelles ont révélé à l’Européen des musiques plus authentiques, à l’origine en France d’une sublime éclosion sonore. Mais en ouvrant le livre des Mille et une nuits, Ravel s’ouvre surtout les portes d’un monde encore plus lointain, dans l’espace comme dans le temps, d’autant plus lointain que la féerie du conte impose de franchir les frontières du réel. « Je cède à la fascination que l’Orient exerça sur moi dès mon enfance », confie Ravel dans son Esquisse autobiographique. En 1898, il a composé Shéhérazade : ouverture de féerie, initialement destinée à servir d’introduction à un opéra d’inspiration orientale. Pour programme : « La conteuse commençait son récit devant les cadavres amoncelés des précédentes sultanes. Après maintes péripéties dont la dernière nous ramenait sur le lieu du récit, le Sultan, perdu dans ses songes, tardait à s'en éveiller, et le bourreau s’approchait de Shéhérazade, le cordon fatal à la main. » Ravel ayant retenu des Mille et une nuits la superposition des niveaux de narration, le conte redevient cette histoire dans l’histoire. Mais il faut savoir que ce principe trouve son origine, non dans les sources perses, mais dans des sources indiennes du recueil. Signalés dès le Xe siècle, divers manuscrits en arabe plus ou moins fragmentaires constituent les sources essentielles d’un livre à l’origine plurielle, inévitablement incomplet et fragmentaire. Mais pour le lecteur français, le voyage commence avec la transcription d’Antoine Galland, d’après des sources du XVe siècle et divers récits oraux. Trois siècles plus tard, le docteur Joseph-Charles Mardrus, natif du Caire, propose sa version, publiée en seize volumes entre 1899 et 1904. A dire vrai, Mardrus ne s’avère guère plus rigoureux, insistant sur l’exotisme et l’étrangeté pour mieux charmer ses lecteurs. Mais ce n’est pas à cette source que Ravel puise ; c’est à Tristan Klingsor qu’il emprunte quelques poèmes tout juste publiés en cette année 1903. L’orient est alors si à la mode que des dizaines de pièces paraissent au même moment sous le titre de Shéhérazade, mais Rimski-Korsakov, depuis bien longtemps déjà, a achevé son poème symphonique. Sept ans plus tard, ce sera au tour des Ballets russes de Diaghilev d’émerveiller Paris par une sublime fresque orientale.

Curieusement, les textes de Klingsor auraient été retenus pour leur difficulté à être mis en musique. Ravel, explique Klingsor, ne cherchait pas des paroles de chansons, mais des images qui aurait invité la musique à « exalter toutes les possibilités du mot, mais non les subjuguer. » Ainsi dans Asie le bercement orchestral, à peine perceptible mais bien là, ou l’envol de l’oiseau, radieux mais évitant la simple ligne ascendante trop attendue. C’est surtout l’espace que Ravel en musique par la diffraction orchestrale. Au moment où Ravel chante le « vieux pays des contes de nourrice », la voix est au premier plan, devant une délicate mélodie de cor anglais, et sur un délicat tapis de cordes avec sourdines. Trois plans successifs qui sont comme autant de lieux plus ou moins éloignés et mystérieux. La voix n’est pas plus dépendante de l’orchestre que l’orchestre de la voix ; il est une indépendance quasi-totale des différentes couches du discours jusque dans l’harmonie. Mais alors que l’époque était aux flous et aux pastels, Ravel extrait de l’orient ses couleurs chaudes et lumineuses, quitte à glisser un fond un bref ostinato rythmique à l’allure presque folklorique. L’orient, c’est le royaume du merveilleux, et chaque glissando de harpe est un rideau qui se lève et laisse apparaître de nouvelles salles extraordinaires. Nous ne sommes plus dans l’esquisse mais dans une sorte de récitatif que l’orchestre ponctuerait de tableaux plus visuels. Une langue charmante comme une musique fausse » écrit Klingsor dans L’Indifférent. Fausse et sublime tant il est vrai que l’orchestre de Ravel semble tout aussi irréel que les Mille et une nuits.

François-Gildas TUAL